
Les congrès du Parti Socialiste se déroulent par phases. Dans une première phase, des “contributions” sont déposées. Ce sont des textes d’orientation, visant à décrire la société que nous désirons construire, la stratégie à suivre pour y arriver et le fonctionnement désiré du Parti. En somme, le dépôt d’un tel texte est un acte politique de participation à un débat ouvert. Les militants sont appelés à participer à ce débat sur la base de ces textes.
De ces débats peuvent émerger des convergences idéologiques, des situations où des groupes de personnes se disent “oui mais, là on dit pareil en fait”. Des compromis se nouent, des alliances se forment et aboutissent à des textes politiques, les motions. Les motions sont proposées au vote des militants et chaque texte a vocation à définir une orientation politique du Parti pour les prochaines années.
Ca, c’est la théorie. En pratique c’est une bonne partie du congrès mais pas tout. C’est aussi le moment des regroupements stratégiques, parfois des compromissions, ponctuellement d’errements tristes à voir.
Les médias aiment à regarder cette petite partie là et la grossir, ça fait du “sensass”, du pain et des jeux. Il faut dire, on les aide pas mal en cette période. La décomposition de la majorité organisée par Hollande sur la base d’un consensus non pas politique mais stratégique ne pouvait amener qu’à cette cacophonie (pour reprendre un mot adulé par les média qui se répètent plus qu’autre chose). Mais au final, on arrive à quelque chose de quasiment cohérent :
- La gauche du Parti est rassemblée. Comme l’a dit Mélenchon, “c’est historique”, et pas qu’à un seul titre, j’y reviendrai.
- Le camp de ceux qui veulent “abandonner la référence au socialisme” (la citation est de Manuel Valls qui veut, comme Ségolène, renommer le parti) pour aller s’allier à Bayrou est rassemblé. C’est par ailleurs la motion où l’on retrouve les fédérations les plus sulfureuses : l’Hérault, les Bouches du Rhônes et, dans une moindre mesure, le Rhône. On verra ce qu’il pèse parmi les militants une fois l’aspect attirant de “l’ex-candidate” retiré. N’oublions pas que dans Lyon, où le maire Gérard Collomb premier signataire de la Ségo-motion, il faut aller chez les fleuristes pour trouver une rose.
- La nébuleuse jospino-hollandaise est réunie. Delanoé est une personnalité intéressante politiquement et il a un charisme indéniable. Mais regrouper avec lui tous les réseaux de François Hollande qui a fait tant de mal au Parti ces 13 dernières années, le tout pour conserver à Jospin son contrôle sur le Parti, ça sent plus la naphtaline que la rénovation dont il se réclâme (probablement sur le conseil d’un stagiaire en marketing). On peut par ailleurs souligner le pire des échecs de ce congrès : la fin, un peu pathétique, de Moscovici dont l’égo a entraîné des militants sincères dans un tourniquet qui donnait mal à la tête de l’extérieur.
- La coalition autour de Martine est plus étrange. C’est un mélange de ni-ni, d’aventuriers politiques et de militants qui veulent le changement dans le parti en phase avec les valeurs socialistes, le tout porté par un texte que je crois sincèrement à gauche. Le spectre politique très large de cette attelage est plus inquiétant. Jean-Christophe Cambadélis, à qui l’on doit les pirouettes de Moscovici, est notoirement en désacord avec Laurent Fabius sur un grand nombre de sujets. Et Montebourg, on ne sait jamais avec qui il sera le lendemain, sautiller de Martine à Ségolène comme il l’a fait tout le congrès, cela demande beaucoup de souplesse… Le risque est bien évidemment que des accords stratégiques internes ne soient pas du goût de tout le monde et que ce front ne soit pas de la plus grande solidité. Mais, d’un autre côté, peut être que Martine sait faire la synthèse de tout ce monde et l’entraîner.
On retrouve ensuite deux motions plus mineures : Utopia, sur le fond altermondialiste toujours intéressante à lire mais dont on sait qu’elle finira par s’allier au plus gros, et celle du pôle écologiste, qui a le mérite de mettre en avant une question majeure que le parti oublie souvent.
Revenons à la gauche du Parti rassemblée. C’est effectivement historique. D’une part parce que c’est une réalité désolante mais incontournable que les différentes mouvances théoriques de la pensée de gauche se sont toujours tapées dessus : le trotskysite contre les menchévistes contre les staliniens contre … tout ça contre les réformistes. Et, dans la gauche du PS, on retrouve des lignes de clivages de ce genre.
La force de Benoît Hamon est d’avoir réussi à résoudre le clivage entre la première gauche et la deuxième gauche (en gros les ex-mittérandiens et les ex-rocardiens). Je reviendrai probablement dans un autre billet sur les premières et deuxième gauche, mais on a là des ex-rocardiens (Pierre Larrouturou et dans une certaine mesure Benoît Hamon), des tenants historiques de la première gauche (Henri Emmanuelli, Jean-Luc Mélenchon), des Fabiusiens (Marie-Noelle Liennemann et Paul Quilès), etc.
Dans la vidéo ci-dessous, il présente sa motion “Un monde d’avance”.
La question qui se pose alors, c’est de savoir en quoi cet attelage est différent de celui autour de Martine Aubry. Est-ce encore un sac à ambition ? La réponse est bien évidemment non, il s’agit là d’un rassemblement sur la base d’une ligne politique claire et affirmée et d’une conviction, celle de l’urgence dans laquelle est le Parti Socialiste de retrouver une parole de gauche décomplexée, réformiste, qui invente demain prenant compte des crises qui traversent le monde actuellement, climatique, alimentaire, économique et financière. Cette convergence est réellement idéologique car elle s’est faite avant d’envisager un regroupement au delà des clivages historiques.
Cette union est historique à un autre égard. Celle des générations politiques. Il est intéressant de voir que les trois autres “grosses” motions (que je déteste cette appellation) sont dirigées ou téléguidées par des personnalités issues du Mittérandisme. Ségolène, Bertrand ou Martine, les trois sont de cette génération politique. Les trois sont des exemples typiques de cette génération qui a capté le pouvoir dans la société et dans le parti et qui refuse de le lâcher. Cette génération porte l’immense responsabilité de l’état de décrépitude de la pensée de gauche, de l’extrême gauche au centre, plus préoccupée à empêcher les jeunes d’émerger qu’à renouveler sa pensée. La motion portée par Benoît Hamon ouvre clairement une autre perspective, celle d’anciens comme Henri Emmanuelli ou Jean-Luc Mélenchon, qui passent le flambeau et disent “notre combat, c’est le tien maintenant”. Sans l’assise idéologique, ça ne serait rien d’autre qu’un vague “sortez les sortant”. Là, il s’agit d’un véritable changement de cycle politique.
Bref, vous l’aurez compris, mon vote, comme celui de JeF ou de Dedalus, ira à la motion “Un monde d’avance” portée par Benoît Hamon. Mon deuxième choi aurait probablement Martine Aubry, et j’espère qu’une synthèse pourra se faire dans la troisième phase de congrès, mais encore faut-il que nous soyons en position de peser suffisamment pour qu’une direction clairement ancrée sur un projet politique de gauche serait bien plus à même de préparer le parti pour affronter les épreuves qui nous attendent.
Qu'est-ce qu'ils disent ?